La guerre de Dix Ans

Carlos Manuel de Céspedes
Carlos Manuel de Céspedes

En 1868, l’Espagne est confrontée à un soulèvement, la Gloriosa (la Glorieuse), qui mène à la destitution de la reine Isabelle II. Carlos Manuel de Céspedes voit en cela une opportunité pour appeler à une action révolutionnaire immédiate à Cuba. Il pense que la puissance espagnole est en train de décliner. Le 10 octobre 1868, ce riche propriétaire terrien libère les esclaves de sa propriété de Demajagua, au sud de Manzanillo, et fonde une armée constituée de 147 hommes pauvrement armés. Ils tentent d’occuper Yara, une ville voisine, le 11 octobre. Cette armée subit de lourdes pertes et se trouve dissoute par l’armée espagnole. Seuls 12 des hommes de Céspedes survivent. Cette tentative gardera le nom de grito de Yara (cri de Yara) et marque le commencement de la guerre de Dix Ans.

Malgré cette défaite, le mouvement d’insurrection continue de se répandre. Il est rapidement rejoint par 37 autres planteurs de canne à sucre qui se déclarent en rébellion contre l’administration espagnole et proclament l’indépendance de l’île. Le 13 octobre, les rebelles prennent 8 villes dont Jiguani et Baire. Ceci facilite le recrutement d’hommes et l’acquisition d’armes. À la fin du mois d’Octobre, 12.000 rebelles sont réunis. Les Espagnols les surnomment les mambis. C’est un mot congolais qui peut se traduire par « les méprisables ». Ces derniers s’emparent de Bayamo après 3 jours de combats contre une armée espagnole dépêchée près de Santiago. À cette occasion, le poète et musicien Pedro Felipe ‘Perucho’ Figueredo y Cisneros compose l’hymne national, le Himno de Bayamo ou La bayamesa. Le premier gouvernement de cette République armée, dirigée par Céspedes, se base à Bayamo même. Des tentatives d’assaut des villes d’Holguín et de Victoria de las Tunas échouent.

Le mouvement se répand dans l’Oriente, mené par 2 riches planteurs Salvador Cisneros Betancourt et Ignacio Agramonte y Loynáz, rejoints par un soldat, Manuel de Quesada. Le 4 novembre 1868, Camagüey s’insurge. Elle sera suivie de Las Villas le 6 février. Dans l’ouest, à Pinar del Río, la Havane ou Matanzas, la révolution ne prend pas. Dans quelques cas rares, comme à Vuelta Abajo, la révolte est clandestine. Un des plus grands révolutionnaires sera José Martí, alors seulement âgé de 16 ans. Il sera d’ailleurs condamné à 16 ans de travaux forcés après l’écriture en 1870 d’un réquisitoire contre l’Espagne intitulé Abdala. Finalement, après 6 mois, il sera déporté en Espagne.

L’Espagne s’organise pour lutter contre cette révolution. Le 12 janvier 1869, les forces de Céspedes sont défaites et l’autorité hispanique parvient à reprendre Bayamo.

Le 10 avril 1869, une assemblée constitutionnelle se rassemble dans la ville de Guáimaro, dans la province de Camagüey, dans le but de doter la révolution d’un cadre organisationnel et juridique. Des représentants révolutionnaires des diverses régions impliquées sont conviés. Le sujet principal des discussions consistait à savoir s’il fallait mieux un pouvoir centralisé en charge des aspects civils et militaires ou une séparation entre gouvernement civil et direction militaire. L’écrasante majorité vota pour la séparation des pouvoirs. Céspedes est alors élu président de l’assemblée. Le général Ignacio Agramonte et Loynáz et Antonio Zambrana, principaux auteurs de la proposition de Constitution, obtiennent les postes de secrétaires. Une fois que cette assemblée eut terminé son travail, elle se constitua en Chambre des Représentants, organe suprême du pouvoir. Salvador Cisneros Betancourt en est élu président, Miguel Gerónimo Gutiérrez vice-président et Agramonte et Zambrana secrétaires. Le 12 avril 1869, Céspedes est élu premier président de la République armée. Le général Manuel de Quesada est nommé au poste de chef des forces armées.

Ne parvenant pas à trouver de compromis avec les forces insurgées en début d’année 1869, les Espagnols choisissent de mener sans relâche une guerre d’extermination. Plusieurs lois sont actées afin d’asphyxier le mouvement de contestation : tout dirigeant ou collaborateur arrêté est exécuté sur le champs, tout navire armé ou transportant des armes est saisi et l’équipage est immédiatement exécuté, tout homme de plus de 15 ans pris hors de son lieu de travail (la plantation) ou de résidence sans justification est sommairement exécuté, toute ville doit arborer un drapeau blanc sous peine d’être brulée, toute femme prise hors de son lieu de travail (la ferme) ou de résidence est enfermée en ville.

En plus de l’armée, le gouvernement peut compter sur des groupes volontaires qui resteront connus pour leurs actes barbares et sanglants. Par exemple, l’exécution de 8 étudiants de l’université de la Havanne le 8 novembre 1871 ou le massacre de nombreuses familles de guajiros (« paysans ») et de mambis que l’on appelle le creciente de Valmaseda.

Dans l’ouest, l’action révolutionnaire souffre du manque de combattants. Le mouvement est mieux suivi dans l’est du pays. Ignacio Agramonte, qui quitte ses fonctions de secrétaire pour devenir un brillant général en chef des forces armées de la province de Camagüey, trouve la mort le 11 mai 1873 lors de la bataille de Jimaguayú, atteint par une balle perdue. Il est alors remplacé par Máximo Gómez. Suite à divers désaccords politiques et personnels, le président Céspedes est remplacé par Cisneros. Céspedes, dont la demande d’exil aux USA est refusée par le nouveau gouvernement cubain, trouvera la mort, surpris par une patrouille de l’armée espagnole, le 27 février 1874.

Après la mort d’Agramonte et le départ de Céspedes, les opérations militaires sont limitées aux régions de Camagüey et de l’Oriente. La crise atteint son paroxysme en 1873. Après la prise de Bayamo, les forces révolutionnaires sont arrêtées à Camagüey. Gómez tente une pousée vers l’ouest en 1875 mais la grande majorité des esclaves et des riches producteurs de canne à sucre de cette région ne se joignent pas à la révolte. Cette opération échoue en 1876 après la mort de son plus fidèle général, l’américain Henry Reeve.

En 1872, une guerre civile avait éclaté en Espagne, diminuant les ressources allouées à la répression à Cuba. Mais quand, en 1876, celle-ci se termine, l’Espagne est en mesure d’envoyer bien plus de troupes sur l’île. Près de 250.000 soldats permettent de restreindre l’action des forces de libération. Aucun des 2 camps n’obtient une victoire franche. Sur le long terme, l’Espagne parviendra tout de même à prendre le dessus. Surtout que les États-Unis prendront position pour l’Espagne en leur vendant des armes et en les refusant aux rebelles cubains.

Tomás Estrada Palma succède à Cisneros aux fonctions de Président. Il sera capturé par les troupes espagnoles le 19 octobre 1877. Francisco Javier de Céspedes prend sa place puis il est à son tour remplacé par le général Vicente García. Suite à divers échecs militaires, les organes constitutionnels du gouvernement cubain sont dissous le 8 février 1878 et des négociations de paix sont ouvertes à Zanjón. L’accord sera ratifié le 10 février 1878 par le général espagnol Arsenio Martínez Campos.

L’Espagne s’engage à instituer un programme de réformes politiques et administratives. Les esclaves ayant combattu l’Espagne sont libérés. La guerre prend fin. Mais, un mois après les négociations, Antonio Maceo Grajales dénonce le pacte (protestation de Baraguá le 15 mars 1878) et refuse cette paix sans indépendance. Il relance les combats, réarme les insurgés en mai 1878 et les combats reprennent dans quelques points localisés. Cette courte résistance menée par le général Calixto Garciá et Antonio Maceo dans l’Oriente entre 1879 et 1880, porte le nom de Guerra Chiquita (Petite Guerre).

Le conflit aura coûté la vie de près de 200.000 personnes. L’industrie du café est dévastée et les exports vers les US en pâtissent. Cette guerre ne sera qu’un demi-échec puisque le pacte de Zanjón concède au peuple cubain de nombreuses avancées : en 1880 une loi promulgue l’abolition de l’esclavage (elle ne sera réellement appliquée par ordre royal qu’en octobre 1886) et l’égalité des droits entre les Blancs et les Noirs est proclamée en 1893. Le pacte a aussi des répercussions politiques, puisqu’il octroie une certaine autonomie afin que la situation financière de Cuba puisse s’améliorer et il engendre l’apparition des premiers partis politiques dont le Partido Revolucionario Cubano (PRC) fondé en 1892 par José Martí depuis New York où il est exilé.

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