Les chants d'altares de Cruz

Les altares de Cruz en Espagne

La Fiesta de las Cruzes ou Cruz de Mayo est une fête religieuse qui célèbre le 3 mai la Sainte-Croix. Ses origines remontent à l'invention (du latin "inventio" à comprendre par "découverte") de la Croix sur laquelle aurait été crucifié Jésus-Christ, par l'impératrice byzantine Sainte Hélène en 324.

Les traditions populaires liées à cette fête remontent quant à elles aux traditions païennes :

  • des fêtes pré-chrétiennes célébrées en l'honneur de Flora, déesse romaine des fleurs. En 238 avant Jésus-Christ, les vacances des Floralia furent instaurées à Rome entre le 28 avril et le 3 mai pour accompagner ces festivités. Elles sont transportées en Espagne par l'empire romain ;
  • la nuit de Walpurgis, nommée en l'honneur de Sainte Walburge, qui a lieu dans la nuit du 31 avril au 1er mai et marque l'arrivée du printemps. En effet, dans l'ancienne Germanie, on croyait qu'à cette date, les divinités du printemps (dieux et déesses de la fécondité) se répandaient dans la nature pour mettre fin à l'hiver ;
  • les célébrations gaéliques de Beltane qui marquent le début de l'été en Irlande, Écosse et l'île de Man.

Durant les commémorations, les croix sont placées dans des sites publics et décorées de fleurs et de papiers colorés. Des cofradías (confréries) ou des particuliers préparent l'altar qui va recevoir la croix en offrant des fleurs, des fruits et des cierges pour la remercier de procurer santé et fertilité.

Au fur et mesure de la christianisation de l'Europe, les fêtes païennes perdirent leur caractère religieux et se transformèrent en célébrations populaires laïques.

En Espagne, la Fiesta de las Cruzes possède ses caractéristiques propres dans chaque ville ou village. À Madrid, les altars sont composés d'une table décorée de nappes de couleur sur laquelle sont déposés des estampes de saints, des cierges et des portraits de Ferdinand VII d'Espagne. Des groupes de jeunes gens chantent des coplas accompagnées d'airs de guitare pour recevoir des passants un cuartillo para la Cruz de Mayo (quelques pièces) qui leur permet d'organiser une fête. En Andalousie, l'altar comprend plusieurs tables de différentes dimensions, ornées de nappes blanches richement confectionnées, de fleurs, de tableaux religieux et d'une grande croix portant des chaînes en or et en argent. De jeunes filles récoltent de l'argent dans des paniers pleins de fleurs et de pétales de roses. En échange, les propriétaires de la maison qui accueille la croix offrent des biscuits et des liqueurs. La fête se conclut par des danses.

Les altares de Cruz à Cuba

Durant la colonisation de l'Amérique, les Espagnols amenèrent leurs coutumes et traditions, dont la Fiesta de las Cruzes, dans divers pays comme Cuba, le Mexique, Vénézuela ou le Panama. Les plus anciennes célébrations dont nous avons connaissance à Cuba remontent au milieu du 17ème siècle, notamment grâce à un écrit daté de 1684.

À Cuba, ce type de fête prend les noms de Velario de Cruz, Cantar un Alumbrado ou Velario Santo y Rosario de Cruz. Cette coutume perdura dans beaucoup de villes cubaines, dont la Havane, jusqu'au milieu du 19ème siècle. Suite aux changements économiques et sociaux subits par le pays, les velorios ont disparu dans nombre de provinces, ne restant préservés que dans les zones montagneuses de la région orientale et dans quelques localités au centre de l'île.

Les célébrations

En général, les altares de Cruz débutent dans l'après-midi et durent jusqu'au matin du jour suivant. La durée est variable en fonction des ressources économiques du lieu. À Caridad de Los Indios, ils sont célébrés durant 2 jours, les 30 et 31 août (pour Santa Rosa et San Ramón). À Jiguaní, la fête se prolonge tout au long du moi de mai. Chaque jour, un parrain finance les festivités.

Les cérémonies publiques

La façon de célébrer la Fiesta de las Cruzes varie de région cubaine en région cubaine. Dans les zones occidentales et centrales de l'île, il était fréquent d'employer la mélodie d'un Punto Guajiro sur laquelle étaient improvisées des décimas en l'honneur de la Croix ou de saints.

Dans la municipalité de Camajuaní (Villa Clara), des chants en espagnol sont accompagnés de tambours Yuka. Ces chants rappellent la Santería. Ils commencent et finissent par un toque pour Elegguá. Cette tradition serait issue des esclaves de don Alejandro Fusté. L'altar est décoré avec 9 croix, l'image de Santa Bárbara, des fleurs, des friandises et des cierges.

Une fusion équivalente est pratiquée à Jaruco, près de la Havane avec l'usage du Punto Guajiro sur une musique d'origine africaine. On vénère alors Las Mercedes et San Lázaro mais en intégrant de nombreux attributs qui leurs sont associés dans la Santería.

À Santiago de Cuba, certains informateurs ont entendu parler de manifestations faisant intervenir l'Espiritismo. Dans la zone orientale de Cuba, il est courant de chanter des quatrains plutôt que des décimas. Elles sont interprétées par un chœur appelé corito qui répète les improvisations d'un soliste. Ces mélodies portent le nom de tonos.

Les cérémonies chez des particuliers

Les Fiestas de las Cruzes peuvent être célébrées par des particuliers. L'altar est placé dans le coin d'une salle de leur maison. À Baracao, il existe une variante du nom de Monte Calvario qui se déroule dans la rue. À Sancti Spíritus, cette pratique maintenue par les descendants canariens est appelée Cirinoque. La pièce ou la rue est décorée avec des éventails en palmier, des fleurs, des fruits et tout type d'ornement. L'altar est recouvert à minuit et s'ensuit le changüí ou guateque bailable (fête paysanne dansante).

Les altares para pagar promesas

Les altares para pagar promesas sont célébrés le día de la Caridad (8 septembre) dans les régions orientales. L'altar est composé de 7 ou 9 marches collées sur un mur. Il est orné de draps brodés. Une croix est posée sur la marche supérieure et des estampes de saints, une colombe, un drapeau cubain et des branches de fleurs naturelles et en papier sur les autres échelons. Un drap, sur lequel sont fixés un soleil, une lune, des étoiles et des astres confectionnés à partir de bristol de couleur et de papier doré et argenté, est suspendu au plafond.

Les coritos concourent pour gagner les objets posés sur les marches. Celui qui est mis en jeu se trouve sur la marche inférieure. Quand il est remporté, l'objet est retiré de l'altar et donné au corito gagnant. Tous les autres objets sont déplacés d'une marche vers le bas. Ainsi de suite jusqu'à la croix, ultime élément qui descend toutes les marches. On l'embrasse avant de la remettre à sa place en la couvrant. Commence alors la fête ou changüí avec les danses.

Les altares para atraer la lluvia

À Caridad de Los Indios, on célèbre la croix pour attirer la pluie. Dans le même but, les Amérindiens avait coutume d'organiser des processions, déguisés en mamarrachos (polichinelle), des cierges à la main et chantant des tonos pour les altars. Ils transportaient la Virgen de la Caridad dans une boîte et la baignait dans toutes les rivières traversées. La légende raconte qu'au retour de la procession, il se mettait à pleuvoir.

Du point de vue mélodico-rythmique

Les altars sont célébrés au sein des familles riches comme des plus modestes. Il existe des chants en 2/4, 3/4 ou 6/8. À Jiguaní, les maisons riches employaient un chant en 2/4 avec des vers hexasyllabiques dont le thème est religieux. Les gens qui passaient dans la rue leur répondaient par un chant en 3/4 avec des vers octosyllabiques. Actuellement, ces 2 formes sous utilisées indistinctement, avec une majorité pour le 6/8, car il n'existe plus les différences sociales d'autrefois. Le schéma rythmique est très simple et les accents musicaux suivent les paroles du chant.

Les tonos ont une forme responsoriale (soliste/chœur). Le soliste ou guía improvise des vers que le groupe ou corito reprend. Chaque vers est répété 2 fois. Tous les groupes soliste/corito chantent environ 3 cuartetas (quatrains) avec le même air (petit segment musical). La madrina (marraine) de l'altar détermine ceux qui auront mérité les prix (le plus apprécié est un drapeau cubain, sûrement un résidu de la guerre d'indépendance). Il est fréquent d'introduire dans les cuartetas des éléments politiques et des références patriotiques liés à la vie des paysans.

Les tonos emploient les modes majeur, harmonique mineur, dorien, phrygien mais le plus souvent hypophrygien. Le chant est réalisé à l'unisson bien que parfois on peut entendre une seconde voix dans le chœur qui chante la même mélodie à la tierce supérieure.

À Baracoa, les tonos sont chantés à 2 voix. Cette habitude vit le jour enter 1930 et 1940, influence des trovadors. Les habitants de cette région considèrent cette façon de chanter plus "moderne". La manière "traditionnelle" reste celle à l'unisson.

Cruz de Mayo :

Les chants d'altares de Cruz :

  • ESQUENAZI PÉREZ, Martha. Del areíto y otros sones. Editorial Letras Cubanas, 2001

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


La période de vérification reCAPTCHA a expiré. Veuillez recharger la page.